"Le divan" d'Edmond Rostand
Quand on est couché sur le divan bas, devant la fenêtre,
C’est délicieux, car on ne voit pas où l’on peut bien être.
Mollement couché, les coussins au dos, on goûte une joie,
On ne voit plus rien entre les rideaux, que le ciel de soie.
Ni sordides murs, ni sommets, ni toits d’arbres de décembre.
Mais on revoit tout sitôt qu’on se met debout dans la chambre.
Dès qu’on est debout, on revoit la cour de zinc et d’asphalte,
Tout ce qui soudain, quand le rêve court vient lui dire : « halte » !
L’envers des maisons, le luxe à prix réduit, gaz, tuyautages,
Et l’affreux vitrail se reproduit, à tous les étages.
Dès qu’on est debout, on voit brusquement tout ça reparaître,
On s’étend, plus rien que du firmament dans une fenêtre.
C’est pourquoi, souvent quand je me sens las de vulgaire vie
Durant tout un jour sur le divan bas, je rêve et j’oublie.
Et j’aime rester immobile sur le vieux divan rouge,
Sachant qu’on détruit le carré d’azur aussitôt que l’on bouge.
Et je n’aperçois que du bleu, du bleu, du bleu dans la baie.
Le soleil y vient, une heure, y faire sa flambée.
Puis, le carré bleu pâlit vers le soir,
Prend un vert turquoise.
Puis il s’assombrit, devient presque noir comme une ardoise,
Et de signes clairs partout la criblant, l’invisible craie
Vient couvrir alors d’algèbre tremblant l’ardoise sacrée.
Oh, ne pas bouger, ne pas faire un pas vers cette fenêtre,
Croire que la cour affreuse n’est pas, ne peut pas être.
Oh, dire au tableau, je ne te permets que ce qui s’étoile,
Se placer toujours pour ne voir jamais le bas de la toile.
Ce serait trop beau, ne pas lire tout,
Choisir dans le livre, mais on ne peut pas, sans être debout,
On ne peut pas vivre.
Ce qu’il faut pouvoir,
Ce qu’il faut savoir,
C’est garder son rêve,
C’est se faire un ciel qu’on puisse encore voir.
Lorsqu’on se lève ;
C’est avoir des yeux qui voyant le laid, voient le beau quand même.
C’est savoir rester parmi ceux qu’on hait, avec ceux qu’on aime.
Ce qu’il faut, c’est voir au-dessous d’un toit, d’une cheminée,
Au-dessus de moi, au-dessus de toi, d’une humble journée,
D’un coin de Paris,
C’est cela qu’il faut,
Car c’est difficile,
Un ciel pur, un ciel haut,
Aussi haut qu’un coin de Sicile.
Derniers vers de : "Pour nous mon coeur" de Arthur Rimbaud
Qu'est-ce pour nous, mon coeur, que les nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre ; et l'Aquilon encor sur les débris ;
Et toute vengeance ? Rien !... - Mais si, toute encor,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats :
Périssez ! puissance, justice, histoire : à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d'or !
Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon esprit ! Tournons dans la morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples, assez !
Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
A nous, romanesques amis : ça va nous plaire.
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !
Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! - Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! Et l'Océan frappé...
Oh ! mes amis ! - Mon coeur, c'est sûr, ils sont des frères :
Noirs inconnus, si nous allions ! Allons ! allons !
Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,
Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours.
"Demain, dès l'aube" Victor Hugo
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
"Il pleure dans mon coeur" de Paul Verlaine
Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville*,
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur?
O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits!
Pour un coeur qui s'ennuie
O le chant de la pluie!
Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi! nulle trahison?
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon coeur a tant de peine!
* il pleut doucement sur la ville ( Arthur Rimbaud)
"Larmes de soleil" de Philippe Soupault
Est-ce le soleil qui se couche
Est-ce le sommeil
Est-ce moi
Je ferme les yeux simplement
Pour mieux voir
Mon pays
Mon royaume
Il n'y a plus rien autour de moi
Mon pays du sommeil
Que je découvre à tatons
La reine a les yeux d'un vert spécial
Presque tendre
Il y a toujours de belles forêts
Qui bercent le silence
Je vois des grands chemins très blancs
Comme les lignes de la main
Rien ne sert de pleurer
Les larmes éternelles sont des étincelles
Qui brille et creusent
Les yeux d'un vert spécial
Presque tendre
Toutes les fumées du ciel
Et tous les grains de sable
Se ressemblent
Et je dors tout près du soleil
Ma bouche repose près d'un fleuve
Qui va chantant
Les louanges des femmes de ma race
Celles qui le soir oublient leurs cheveux blancs
Et qui laissent mourir leurs amants
En s'endormant
Le rire comme un paquebot
S'éloigne
Du royaume
Où naissent les étoiles
Où les arbres hautains sont des prières
Le rire qui fait mal
Et qui fait mal
Et qui console
Le rire de Dieu
Le sommeil est couché à mes pieds
Je me lève pour le regarder
Les yeux d'une reine
Qui sont verts simplement
Comme la mer où elle est née
Et son royaume s'étend sur toute la terre
Et sur toute les années.
"Mon rêve familier" Paul verlaine
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
"Pensée du soir" Paul Verlaine
Couché dans l'herbe pâle et froide de l'exile,
Sous les ifs et les pins qu'argente le grésil,
Ou bien errant, semblable aux formes que suscite
Le rêve, par l'horreur du paysage scythe,
Tandis qu'autour, pasteurs de troupeaux fabuleux,
S'effarouchent les blancs barbares aux yeux bleus,
Le poète de l'Art d'Aimer, le tendre Ovide
Embrasse l'horizon d'un long regard avide
Et contemple la mer immense tristement.
Le cheveu poussée rare et gris que le tourment
Des bises va se mêlant sur le front qui se plisse,
L'habit troué livrant la chair au froid, complice,
Sous l'aigreur du sourcil tordu l'oeil terne et las,
La barbe épaisse, inculte, presque blanche, hélas !
Tous ces témoins qu'il faut d'un deuil expiatoire
Disent une sinistre et lamentable histoire
D'amour excessif, d'âpre envie et de fureur
Et quelque responsabilité de l'empereur.
Ovide morne pense à Rome, et puis encore
A Rome que sa gloire illusoire décore.
Or Jésus ! Vous m'avez justement obscurci;
Mais n'étant pas ovide, au moins je suis ceci.
"Désirs" Guy de Maupassant
Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,
De monter dans l'espace en poussant de grands cris,
De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.
D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
En refermant dessus leurs deux bras écartés ;
Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.
Moi ; ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle :
Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
Et qu'il restât aux coeurs une flamme éternelle
Au lointain souvenir de mon corps radieux.
Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,
Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain ;
Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,
Comme on cueille des fruits en étendant la main.
Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes ;
Ces arômes divers nous les rendent plus doux.
J'aimerais promener mes caresses errantes
Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.
J'adorerais surtout les rencontres des rues,
Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,
Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues,
Les baisers échangés au seul gré du hasard.
Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune
Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras ;
Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas
La blonde dont le front s'argente au clair de lune.
Puis, sans un trouble au coeur, sans un regret mordant,
Partir d'un pied léger vers une autre chimère.
- Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent :
On trouverait au fond une saveur amère.











